Et ci dessous, l'excellente réponse de Cécil Loup (chercheuse) de l'AFAR
En réponse à : "Quand l'écologie renvoie les femmes à la maison" (Marianne)
Les femmes libérées par les p'tits pots et les couches jetables
L'article d'Isabelle Saporta posent bien des questions, mais pas
celles qu'il croyait poser. Je suis chercheur en sciences dures (comme
on dit), mère de deux enfants nés en milieu hospitalier, et présidente
de l'Alliance Francophone pour l'Accouchement Respecté. Je n'ai pas
allaité mes enfants, j'ai à peine pris les congés maternité légaux, je
suis athée, je suis féministe, j'achète pas mal de produits bio mais
pas tout, ... et je n'ai que rarement acheté des petits pots ...
Cet article fait dans l'anecdotique, dans les idées préconçues mal
dégrossies, dans l'absence totale de recherche documentaire, et dans
la confusion entre démarche de santé, démarche humaniste, et écologie.
Les trois démarches peuvent avoir des liens, mais elles ne sont pas
nécessairement connectées.
Les petits pots. Nous avons assisté à une grande campagne s'inscrivant
dans la lutte contre l'obésité et le diabète : "Mangez des fruits et
légumes 5 fois par jour". Qu'avons-nous vu pendant cette campagne ?
Des fruits et des légumes frais. Qu'est-ce qu'un petit pot ? Une
conserve. Il y a confusion entre le bio et la conserve. Il existe
aussi des petits pots bio. Mangez-vous des plats tout prêts ou des
conserves tous les jours midi et soir ? Il n'y a pas besoin d'être
écolo pour se rendre compte qu'un tel régime n'est pas idéal pour la
santé et surtout pas pour le système digestif. Faire des légumes frais
à son bébé, ses enfants, et à soi-même est une démarche de santé
basique qui n'a rien à voir avec le bio. Ca prend peu de temps (il
existe des mixers électriques n'est-ce pas) , c'est plus une question
d'état d'esprit que de temps. Ce que je trouve ridicule c'est de
brandir les petits pots comme un instrument majeur de libération de la
femme.
I. Saporta n'a hélas pas le monopole de ce type de confusion. Le
25/11/08 a été publié dans le Monde un article sur la fertilité
masculine. A. Spira, président de l'Institut de recherche en santé
publique y a écrit : Quant au lait bio, il ne contient pas de
pesticides, mais il contient des oestrogènes qui sont détruits par la
pasteurisation. Confusion regrettable entre le lait cru ou frais, et
le lait bio. La pasteurisation n'a aucun rapport avec le bio. Les
laits bio et non bio sont tous deux vendus en majorité en UHT.
Les couches lavables. De grâce, les langes et les lessiveuses sont
dans les musées. Nous sommes au 21e siècle, les couches lavables
modernes aussi. Une femme interrogée dans l'article dit que ça lui
fait une machine de plus par semaine. Pourquoi ne pas la croire ?
C'est beaucoup moins que quand on atteint l'âge des essais de propreté
de jour, puis de nuit, puis le temps de la peinture et des jeux dehors
après la pluie. C'est le lave-linge qui a été un progrès formidable.
Révolutionnaire aussi le concept de la couche-culotte. Mais pourquoi
ce concept a-t-il été créé uniquement en jetable ? Il pouvait dès le
début être réalisé en lavable.
L'accouchement à domicile (AAD). Là c'est le pompom, c'est même une
hérésie. Comme les langes, l'accouchement à domicile de nos
grands-mères est au musée. On n'accouche plus sur la table de la
cuisine à côté du tas de fumier. Nous sommes au 21e siècle,
l'accouchement à domicile aussi, les sages-femmes qui le font aussi.
Car contrairement à ce que suggère l'article, la grande majorité des
AAD planifiés se font avec des sages-femmes dument diplômées. La doula
qui accompagne un accouchement non assisté médicalement relève de
l'anecdote. Quant à l'Ariège, cette femme ne se disait pas doula. Elle
dit avoir été sage-femme aux Etats-Unis pendant 37 ans. A l'heure
actuelle on ne sait pas de quoi le bébé est mort. Par conséquent
personne ne peut affirmer que le bébé est mort à cause d'une faute de
la sage-femme américaine. La seule chose que l'on peut dire c'est
qu'elle exerçait illégalement puisqu'elle n'avait pas passé les
équivalences pour le diplôme français. Des bébés meurent aussi parfois
à l'hôpital. Si les journalistes voulaient bien se donner la peine de
lire le mémoire de sage-femme de Mathilde Munier sur l'AAD, en ligne
sur internet, et basé sur des données AUDIPOG (base de données des
professionnels de la périnatalité), nous pourrions peut-être
progresser un peu.
Ce qui gêne considérablement dans l'article c'est aussi l'absence
d'étude de population. La journaliste cite un exemple de retour au
foyer écologiste, extrème bien entendu. On sent que cette femme
interviewée lui a ouvert sa confiance, l'a laissée prendre des photos.
Elle n'a pas du être ravie de se voir trahie de la sorte, jugée
négativement, traitée de femme revenant à l'âge de pierre. Ce manque
de respect est indigne d'un journal démocratique. Mais ce n'est ...
qu'un exemple. Un seul.
Quel est le pourcentage de la population opérant un tel changement de
vie ? Ces cas sont tellement rares qu'ils ne justifiaient certainement
pas une polémique, et encore moins cette association artificiellement
créée pour faire des effets de manche entre l'écologie et des "brèches
dans les acquis féministes".
D'après Mme Badinter, la majorité des femmes qui arrêtent de
travailler sont issues de milieux peu favorisés. Or ces femmes
allaitent peu, et achètent beaucoup de petits pots pour bébés et de
plats tout prêts pour le reste de la famille. Inversement, les femmes
qui allaitent sont plus souvent issues de milieux favorisés à haut
niveau d'éducation. La plupart d'entre elles travaillent.
"L'allaitement, c'est l'assignation à résidence des femmes", dit Mme
Badinter. C'est une image archaique qu'elle garde en mémoire, mais on
peut faire autrement, comme les députés suédoises qui emmènent leur
bébé au parlement. On observe le même phénomène pour l'accouchement à
domicile. Un premier comptage par catégories socio-professionnel
les a
été fait sur les femmes qui ont signé un manifeste en faveur de l'AAD
actuellement en cours. Ce manifeste a déjà obtenu plus de 2200
signatures en 3 semaines. De quoi aller plus loin que l'anecdotique.
Parmi elles, la proportion de femmes au foyer ou en congé parental est
la même que dans la population générale, c'est à dire que la majorité
travaille. Par contre, si toutes les catégories socio-professionnelles
sont représentées, la catégorie - professions intellectuelles
supérieures et cadres - est surreprésentée par rapport à la population
générale. Ce sont donc plutôt des femmes cultivées, voire des
intellectuelles, bien implantées dans le monde du travail, qui
allaitent ou souhaitent accoucher chez elles. Ne serait-il pas
intéressant de leur demander leurs motivations ? Elles ne sont pour la
plupart pas bobos, pas membres de sectes ou de courants religieux
intégristes, intelligentes, et certainement pas masos. C'est plutôt ce
genre de questions qu'Isabelle Sapora aurait pu se poser. Beaucoup
plus interessant que les images radio-trottoir de Mme Lâgedepierre
étendant son linge, ou que la psychologie de bazar dans laquelle la
fille devrait tuer sa mère (image complètement phallocratique soit dit
en passant : une belle brèche dans la solidarité féminine. Comment une
féministe peut-elle tomber dans un tel panneau).
Concluons sur la périnatalité. L'article cite deux paroles de
soignants qui culpabilisent des mères qui ne veulent pas allaiter.
Vous faites très bien de les épingler. Mais ceci n'est pas nouveau. A
l'époque où le biberon était de règle, on culpabilisait les femmes qui
voulaient allaiter, sur le même ton. C'est la même chose pour la
péridurale. Pendant longtemps les femmes qui la prenaient étaient
culpabilisées, traitées de douillettes. On arrive maintenant à la
situation inverse, il y a souvent des pressions pour obliger les
femmes à la prendre, soit en leur faisant peur pour elles ou leur
bébé, soit carrément en rajoutant du syntocinon dans la perfusion pour
augmenter l'intensité des contractions. C'est inadmissible dans les
deux cas. Une femme doit avoir le droit élémentaire de choisir
librement si elle veut allaiter ou pas, si et quand elle a besoin
d'une péridurale ou pas. Ce type de pression par argument d'autorité
et culpabilisation est indépendant du contenu du discours. Les soins
changent, le ton reste. On le retrouve partout, dans le suivi de
grossesse, pendant l'accouchement, pour les "soins" au bébé, et dans
les discours psys. C'est une attitude générale fréquente dans les
maternités qui restent des lieux très patriarcaux, infantilisants,
ultra-hiérarchisés (la femme étant tout en bas de l'échelle). Quand
plus aucun médecin n'appelera une femme enceinte qu'il n'a jamais vue
"ma cocotte" quand elle rentre dans son cabinet, quand plus aucune
sage-femme n'engeulera une femme qui accouche sur le mode "Vous
poussez mal !", quand plus aucune puéricultrice ne semoncera une jeune
mère parce qu'elle a lavé les oreilles avant les doigts de pieds (ou
le contraire ...), nous aurons bien plus libéré les femmes qu'en leur
fournissant des petits pots et des couches jetables.
Cécile Loup, Rheinau (Strasbourg)